20.05.2017, 00:01  

Quand le vitrier est polonais

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Des ouvriers polonais installent des vitres sur un chantier public, au centre de Fribourg.

 20.05.2017, 00:01   Quand le vitrier est polonais

Par Thierry Jacolet

L’Hôpital Riviera-Chablais pousse comme un champignon en bordure d’autoroute, à Rennaz (VD), arrosé quotidiennement par les camions chargés de matériaux venant de toute la Suisse. Et même de l’étranger. Certains semi-remorques immatriculés en Pologne ont livré des briques ces dernières semaines.

Près de 12 000 m2 au total ont ainsi...

L’Hôpital Riviera-Chablais pousse comme un champignon en bordure d’autoroute, à Rennaz (VD), arrosé quotidiennement par les camions chargés de matériaux venant de toute la Suisse. Et même de l’étranger. Certains semi-remorques immatriculés en Pologne ont livré des briques ces dernières semaines.

Près de 12 000 m2 au total ont ainsi été acheminés par des transporteurs de l’Est depuis Lyon, à près de 250 kilomètres de là. Autrement dit, une centaine d’allers-retours au nez et à la barbe des cimentiers de la région.

«Ils bradent les prix»

«C’est aberrant», soupire Bruno Marcon, directeur de Procim, à Monthey. «Nous sommes situés à cinq kilomètres du chantier, mais notre offre n’a pas été retenue. Nous avons les compétences et l’expertise, mais nous ne pouvons pas lutter à armes égales avec des marchands étrangers qui bradent les prix. Ces pratiques sont régulières sur les chantiers privés, mais là, c’est un chantier d’Etat qui se doit d’être exemplaire en la matière! Il y a un problème éthique.»

Le cimentier valaisan avait répondu à l’appel d’offres pour ces travaux devisés à près de 100 000 francs. «Ces deux mois de fabrication auraient été bienvenus, d’autant que l’activité n’est pas énorme dans la région», insiste le chef d’entreprise. Un autre soumissionnaire romand écarté, qui veut rester anonyme, ne le dit pas autrement: «C’est un gros manque à gagner», regrette-t-il. «Les affaires deviennent catastrophiques. On sera obligé de licencier à un moment donné.»

Le prix a fait la différence au moment du choix, selon eux. «Nous l’avons baissé cinq ou six fois, mais nous étions encore au double du prix retenu», relève Bruno Marcon. Difficile de s’aligner sur des tarifs pratiqués par une chaîne de fournisseurs qui passe par la France et la Pologne.

Maître d’œuvre des travaux qui dépassent 200 millions de francs, l’entreprise générale Steiner a adjugé, hors marchés publics, à la société suisse Induni l’achat des briques et leur montage sur le chantier. Laquelle a ensuite passé commande après appel d’offres au marchand genevois Jérome SA, qui à son tour s’est tourné vers le cimentier français Fabemi. Et pour la livraison à Rennaz, ce dernier a sous-traité à l’entreprise de transport XPO Logistics France (ex-Norbert Dentressangle), une société qui a été condamnée, l’an passé, par la justice française à verser près d’un million d’euros pour avoir recouru à des routiers polonais, portugais ou roumains sous-payés.

Cette sous-traitance dans la livraison est ignorée de l’entreprise générale zurichoise qui dirige les travaux de l’HCR, Steiner SA. «Nous n’engageons pas de transporteur et n’avons aucun transporteur polonais sur le chantier», affirme Régis Cornaz, directeur du projet HRC. De son côté, l’Hôpital Riviera-Chablais est au courant de la provenance du matériau, mais pas de la nationalité du transporteur polonais, concède Patricia Claivaz, responsable de la communication de l’hôpital.

Lavage italien des tubes

Les fournisseurs et livreurs étrangers permettant de tirer les prix vers le bas, pourquoi les collectivités publiques se priveraient-elles de leurs services? L’Office fédéral de routes (Ofrou) mandate ainsi pour 50 000 fr. par an une entreprise italienne pour laver et peindre les huit tunnels sur le secteur de l’A9 entre Vennes et Chexbres. «Il y a des entreprises suisses, françaises et italiennes qui sont sujettes à venir travailler pour laver les tunnels de Genève, Vaud et Fribourg», complète Denis Rohrbasser, responsable du centre d’entretien des routes de la Blécherette. «Il est vrai que les entreprises suisses pour certaines prestations sont moins concurrentielles au niveau financier.»

Pareil à Fribourg, où le canton a engagé une entreprise française entre 2004 et 2016 pour laver les tunnels de l’A1, de l’A12, puis de la H189 et de la Poya. Deux critères entraient en ligne de compte: être à même de réaliser les travaux et être compétitif financièrement.

L’offre la moins chère

Le prix a aussi fait pencher la balance dans le remplacement des vitrines sur un bâtiment de la Caisse de prévoyance du personnel de l’Etat de Fribourg. Si une entreprise de Vevey a bien remporté l’appel d’offres, elle a commandé des fenêtres fabriquées en Allemagne et assemblées en Pologne. «Ils ont obtenu le mandat, parce que c’était l’offre la meilleur marché», accorde Jean-Daniel Savoy, membre du comité et président de la commission immobilière de la caisse publique.

Quatre employés envoyés de Poznan ont ainsi posé, en avril, les vitrines sur ce chantier devisé à près de 15 000 francs. «Une société fribourgeoise en aurait bien voulu!», regrette Pascal Fragnière, secrétaire patronal de l’Association fribourgeoise des métiers du verre. «Le signal n’est pas des plus positifs pour la prise en compte des entreprises locales, qui engagent dans le canton, qui paient les impôts et forment. C’est regrettable, mais cela ne me choque plus.»

Agir sur la sous-traitance

Les chantiers de collectivités publiques suisses ne sont pas de grands consommateurs d’entreprises étrangères. Par le jeu de la sous-traitance bien souvent, celles-ci viennent néanmoins réaliser des prestations à des prix très compétitifs. En principe, les travailleurs détachés, qui ont le droit de travailler au maximum 90 jours en Suisse par année civile, sont engagés pour réaliser des prestations spécifiques qui ne peuvent être faites par des entreprises helvétiques.

Mais à compétences égales, le prix fait trop souvent pencher la balance vers l’étranger. Il écrase les autres critères d’attribution, comme la formation ou le savoir-faire. «Le prix représente environ 60% des critères», évalue Jean-Daniel Wicht, directeur de la Fédération fribourgeoise des entrepreneurs. «Les autorités ne sont pas prêtes de diminuer son importance. Un jour, on n’arrivera plus à maintenir les salaires suisses au vu des prix des prestations en Europe.»

Comment corriger le tir? «Les sous-traitants devraient être annoncés au moment du dépôt de l’offre», propose le directeur. «Il ne faudrait qu’un niveau de sous-traitance et que les exigences demandées aux entreprises soumissionnaires soient les mêmes que celles des sous-traitants.»

Pour Blaise Carron, secrétaire syndical d’Unia Valais, «les collectivités publiques ont un devoir d’exemplarité. Elles doivent penser plus local et ne pas donner systématiquement le mandat aux entreprises les moins chères».

Frédéric Burnand, porte-parole de la Fédération vaudoise des entrepreneurs, prend l’exemple de l’Hôpital Riviera-Chablais. «L’Etat de Vaud a une responsabilité éthique et doit encourager l’économie régionale. Les entreprises qui produisent les briques dans la région créent de l’emploi, des impôts, forment des employés. Il y a un retour sur investissement.»

Chablais

Les sociétés étrangères concurrencent les entreprises locales, et cela même sur les chantiers d’Etat.


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