20.05.2017, 00:01  

Notre langage est-il encore misogyne?

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D’après Thérèse Moreau, certaines professions résistent encore et toujours devant leurs versions féminines. Si parler de «la coiffeuse qui fait  de petits prix» ne semble pas heurter les esprits, évoquer «la pilote qui vole dans un Airbus» fait encore grincer les dents de certaines personnes.
Par lola le testu

NEUCHÂTEL - L’association universitaire Epsylog s’est intéressée à la désexualisation du langage lors d’une conférence. Parmi les intervenants, Thérèse Moreau, spécialiste du langage épicène.

Faut-il écrire une auteur, sans «e» final, ou alors une auteure, ou bien encore une autrice? Susbstituer le mot par écrivaine? Et cette difficulté à féminiser les noms, ça ressemble drôlement à du sexisme, non?

Ce sont les questions soulevées par l’association des étudiants en psychologie et éducation (Epsylog) lors d’une conférence donnée à l’Université de Neuchâtel. «C’était important pour...

Faut-il écrire une auteur, sans «e» final, ou alors une auteure, ou bien encore une autrice? Susbstituer le mot par écrivaine? Et cette difficulté à féminiser les noms, ça ressemble drôlement à du sexisme, non?

Ce sont les questions soulevées par l’association des étudiants en psychologie et éducation (Epsylog) lors d’une conférence donnée à l’Université de Neuchâtel. «C’était important pour nous de parler des stéréotypes de genre liés au langage», explique Virginia Eufemi, présidente d’Epsylog. Jeudi dernier, la salle vitrée de l’Uni était comble, preuve que le sujet interroge. Ardemment engagée dans la défense du langage épicène, l’écrivaine française Thérèse Moreau, qui vit en Suisse depuis plus de trente ans, était l’une des intervenantes de la conférence. Interview.

Comment définissez-vous le langage épicène?

C’est un langage qui s’adresse autant aux femmes qu’aux hommes et qui essaie de gommer toute hiérarchie entre les sexes.

C’est important de militer encore aujourd’hui pour désexualiser la langue?

Cela fait quarante ans que je me bats pour cela, et oui, c’est toujours un sujet d’actualité. Les jeunes générations ont souvent l’impression que tout a été fait, qu’on n’a plus besoin de lutter. Pourtant, le langage actuel est encore misogyne.

Pourquoi l’emploi générique du masculin est-il problématique?

Parce qu’il ne reflète pas la réalité. Cela donne l’impression aux femmes qu’elles sont mises entre parenthèses. C’est très simple: quand on dit «tous les hommes sont égaux», l’image qui nous vient à l’esprit est une assemblée masculine, ce n’est pas une image de parité.

Pourquoi certains métiers au féminin ne sont toujours pas acceptés?

Typiquement, quand vous allez à l’université, la plupart des femmes refusent d’être appelées «professeures», elles trouvent cela horrible. Plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus on tend à avoir des féminins honteux. Hier, j’ai lu dans «Le Temps» que Theresa May était «le premier ministre». Jamais on ne dirait d’une femme ouvrière qu’elle est un ouvrier! Les femmes sont entrées dans le monde du travail par des emplois subalternes. Masculiniser son métier, c’est rechercher une légitimité.

Pourtant ces noms féminins existent depuis longtemps. Pourquoi ont-ils disparu?

On a découvert dans des archives qu’au Moyen Age les métiers étaient aussi bien écrits au masculin qu’au féminin. Au 16e siècle, on a interdit aux femmes les métiers d’Etat, et au 19e avec l’uniformisation du langage, le masculin est devenu le genre dominant. Maintenant, certains métiers au féminin sont redevenus usuels. Mais les métiers identifiés comme masculins sont plus difficiles à investir. Dire «la pilote d’avion» va choquer encore aujourd’hui. C’est une question d’habitude, quand Yvette Jaggi a insisté pour prendre le titre de «syndique» à Lausanne, cela a fait scandale, mais ça a permis à des femmes d’imaginer qu’elles aussi pourraient devenir syndiques.

Le genre dans le langage est-il appréhendé différemment en Suisse comparé à la France?

La Suisse est plus ouverte d’esprit. C’est lié aux multiples langues du pays, chaque canton a ses spécificités. Il y a donc un plus grand respect de la langue, qui est défendue dans la réalité du parler. En France, le désir d’une uniformisation est encore trop féroce.

Petit précis du langage épicène

Historiquement, le terme «auteure» est juste, mais à l’oral il ne permet pas de faire une distinction avec la forme masculine. C’est pour cela qu’utiliser «autrice» est plus adapté. La première règle du langage épicène est, donc, de féminiser les fonctions, titres et professions. Et à l’inverse, de les masculiniser et de dire, sans hésiter, «un sage-homme».

Le féminin de certains noms est si peu usité qu’il en devient étrange. Ainsi, «une successeuse» peut parfaitement être employé pour désigner l’heureuse héritière d’un poste à haute responsabilité. Si le terme est, comme autrice, revendiqué par le langage épicène, il est aussi rejeté avec force par l’Académie française. Un bras de fer féroce.

Le langage non sexiste se bat aussi contre la conjugaison. Hors de question que le masculin l’emporte sur le féminin, aussi on accordera au plus proche. Ainsi, on dira: «Les serrurières et serruriers étaient contents». Mais aussi: «Les collaborateurs et collaboratrices étaient nombreuses». Et comment choisir quel sexe sera placé en premier, et quel sexe sera second? Simplement en suivant un ordre alphabétique.

Dernier conseil: user et abuser des expressions génériques pour alléger le propos. En effet, mettre côte à côte les versions féminines et masculines de chaque terme peut être long. Bienvenue donc au «corps enseignant» et à la «clientèle».


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