21.04.2017, 00:01  

La révolution sexuelle des vaches

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AGRICULTURE - Malgré les difficultés de l’activité agricole, Valentin et Raphaël Stauffer reprennent l’élevage familial, en misant sur la reproduction génétique.

Dans la famille Stauffer, on peut dire que les concours agricoles, c’est leur dada. Dans leur ferme des Petites-Crosettes, à La Chaux-de-Fonds, les cocardes à rubans décrochées par leurs plus belles vaches dégoulinent du plafond de la cuisine. Certes, la photographie du grand-père trône toujours dans l’entrée, mais il est loin le temps où l’étable n’abritait que huit vaches pour le lait, et deux génisses pour assurer leur succession. Aujourd’hui, l’exploitation de Frédy Stauffer et son fils Raphaël, 28 ans, compte 110 bêtes, des red holsteins et des holsteins. «Quarante laitières et le reste de l’élevage», précisent-ils.

Passionné par la génétique

Si on trouve toujours un taureau dans l’étable, il est issu d’un «œuf» importé du Canada. C’est sur catalogue que le cadet de la famille, Valentin, 22 ans, choisit aujourd’hui les embryons de ses futures génisses. Environ 20% du cheptel est conçu selon cette méthode. Le reste est inséminé artificiellement. «La génétique, c’est sa passion!», lance son père Frédy, pas peu fier. Après l’obtention de son CFC de paysan, Valentin Stauffer s’est expatrié sept mois au Canada pour découvrir l’art de la génétique bovine. Pourquoi le Canada? «Ils ont de l’avance. Leurs vaches sont supérieures», répond le jeune homme. Depuis 50 ans, la sélection génétique a pour objectif d’améliorer les performances laitières des vaches, en terme de rendement, mais aussi de qualité du lait, plus riche en protéines et matières grasses (lire ci-dessous).

Les concours ne rapportent pas d’argent

Trois holsteins de leur troupeau se sont distinguées en mars lors de la 21e édition de l’Arc jurassien Expo, à Saignelégier. «Les expositions sont importantes pour motiver les jeunes à rester dans la profession», confiait alors Frédy Stauffer. «On est aujourd’hui obligés de se diversifier, de faire de l’élevage de qualité, ce qui demande beaucoup de travail. Mais on ne gagne plus notre vie avec le lait.»

Les concours ne leur rapportent pas d’argent. «Mais cela permet de nous faire connaître, de mettre en avant notre élevage, montrer ce qu’on fait à la maison», expliquent Valentin et Raphaël. Une récompense symbolique, donc, mais qui peut inciter d’autres agriculteurs à leur acheter des bêtes. Ce qui est toujours bon à prendre. «Quand il n’y a plus rien dans la tirelire, on vend une vache!» Le prix s’articule entre 2500 et 3500 francs. Les temps sont difficiles et les Stauffer n’échappent pas à la règle. «Avec ce qu’on a investi dans notre nouvelle écurie en 2013, nous avons encore plus de charges. Mais c’était nécessaire pour nous mettre aux normes. Nous n’avions pas le choix. Pour pouvoir continuer, il fallait s’étendre. On a triplé le domaine en cinq ans.» Pas simple au vu des terres agricoles qui diminuent. La famille Stauffer loue la majorité des siennes.

Dans la famille, on a de tout temps dû travailler à l’extérieur de la ferme pour mettre du beurre dans les épinards. «Mon père changeait les voies de chemins de fer la nuit», se souvient Frédy Stauffer. «J’ai aussi toujours dû bricoler ailleurs. Je n’avais pas de quoi me sortir un salaire.» Idem pour Raphaël, qui a repris l’exploitation avec son père en 2012. Au bénéfice d’un CFC de boucher-charcutier et d’un autre d’agriculteur, il travaille comme chauffeur poids lourds pour une entreprise de transport de bétail.

Son frère Valentin est, quant à lui, conseiller technique auprès d’éleveurs et reprendra petit à petit la part de son père. Tous confient travailler une douzaine d’heures chaque jour. «On n’a pas le choix. Mais nous n’avons pas peur des difficultés, il y a toujours des solutions», assurent-ils, sereins. Pour cette quatrième génération de paysans, reprendre l’exploitation familiale allait de soi.

«Les enfants ont toujours aimé la vie à la ferme. Quand on est né là-dedans, c’est difficiled’en sortir», témoigne Frédy Stauffer.

Pis modifiés pour la traite mécanique

La révolution sexuelle des vaches, c’est qu’elles ne vont plus guère au taureau. C’est l’inséminateur qui leur rend visite, avec des dilutions de sperme soigneusement choisies, pour améliorer la qualité du lait, modifier la taille des pattes ou même les pis. Plus bas à l’origine, ils ont été «adaptés» à la traite mécanique. Ce qui ne signifie pas que les taureaux restent chastes. Certains sont même sévèrement mis à contribution. Ainsi, le Canadien Hanoverhill Starbuck (photo SP), élu «plus grand reproducteur» holstein, «collecté» plusieurs fois par semaine, a engendré plus de 200 000 filles, 209 fils et 406 petits-fils authentifiés. En tout, plus de 685 000 doses de son sperme ont été vendues dans 45 pays, rapportant plus de 25 millions de dollars.

Techniquement, pour créer des embryons, la semence des superreproducteurs est introduite chez une vache «performante», en terme de morphologie et qualité du lait. On provoque d’abord chez elle une superovulation, pour qu’elle produise, non pas un ovule, mais plusieurs, jusqu’à 12. Une fois la vache fécondée, on procède ensuite au rinçage de sa matrice pour récupérer les ovules, qu’on plonge dans de l’azote liquide pour ensuite les proposer sur catalogue. «La vache ne porte pas plus le veau qu’elle ne voit le taureau», confirme Patrick Kaufmann, président de la société d’agriculture de La Chaux-de-Fonds. «Ce qui intéresse les éleveurs, c’est d’abord les femelles. Il existe même des techniques pour sélectionner le sperme du taureau. On appelle ça de la semence sexée.»

Ancien producteur de lait bio, Patrick Kaufmann n’a jamais eu recours au transfert d’embryons, interdit en production biologique. «Dans le bio (réd: 9% des producteurs de lait en Suisse, 5% dans le canton), on interdit même d’utiliser des taureaux issus de transfert d’embryons pour la fécondation naturelle.» Aujourd’hui, la fécondation par le taureau se pratique «toujours un petit peu, notamment pour les bêtes qui ont de la peine à porter, on a de meilleurs résultats avec la fécondation naturelle.»

La technique génétique «est plutôt en berne. C’est l’affaire de passionnés. Financièrement, ce n’est pas intéressant vu la chute du prix du lait. Il y a peut-être trois familles qui pratiquent ça dans la région de La Chaux-de-Fonds.»

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Quel avenir pour l’agriculture au 21e siècle? Alors que la société d’agriculture de La Chaux-de-Fonds fêtera ses 150 ans cette année, le nombre de paysans a été divisé par quatre depuis les années 1950. Pourtant, des jeunes reprennent chaque année l’exploitation familiale, en tentant de nouvelles pistes. Après le portrait de la famille Robert, des Bressel, reconvertis au bio, rencontre avec les Stauffer, éleveurs à La Chaux-de-Fonds, qui misent sur la génétique.


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