19.05.2017, 00:01  

Femmes ni anges ni démons

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CRIME - Deux chercheuses de l’Université de Neuchâtel démontent les clichés.

Ce travail de recherche a pris plusieurs années. «A la base, ça date de plus de dix ans. Véronique travaillait déjà sur la violence faite aux femmes. Moi, j’ai lu un article présentant une vision de la délinquance des femmes qui datait des années 1950.» Le sang de Joëlle Vuille n’a fait qu’un tour. Elle a envoyé une...

Ce travail de recherche a pris plusieurs années. «A la base, ça date de plus de dix ans. Véronique travaillait déjà sur la violence faite aux femmes. Moi, j’ai lu un article présentant une vision de la délinquance des femmes qui datait des années 1950.» Le sang de Joëlle Vuille n’a fait qu’un tour. Elle a envoyé une lettre à cette revue et proposé à son amie de rétablir les faits.

Caricatures et stéréotypes sont déconstruits. Il ressort de l’ouvrage des deux chercheuses de l’Université de Neuchâtel un portrait plus conforme aux connaissances scientifiques. Véronique Jaquier et Joëlle Vuille se sont attachées à décliner le thème de la question des femmes et du crime sous tous ces angles: la délinquance, les victimes et les professions actives dans le monde judiciaire. «L’idée de réunir ces différents aspects est une première», relève Véronique Jaquier. Comme dans bien des domaines, l’homme fait davantage l’objet d’études.

«Nous avons eu des surprises», dit Joëlle Vuille. «Des tueuses en série, il n’y en a pas.» Ou presque. Une a fait l’objet d’un film. Mais le nombre d’écrits à ce sujet serait disproportionné par rapport au nombre de cas réels.

Il en va de même des femmes dans des organisations criminelles. «Il y a beaucoup d’écrits sur les femmes nazies, dans la mafia», indique Véronique Jaquier. «Alors que pour ce qui constitue le quotidien, la criminalité en col rose, par analogie à celle en col blanc, les petits délits commis par les secrétaires, il y a très peu d’écrits.»

Le portrait-robot d’une délinquante en Suisse? «Une femme qui commet un petit délit comme les hommes, une infraction à la loi sur la circulation routière, un vol, une atteinte à la propriété, moins les stupéfiants», explique Joëlle Vuille. «Après, plus c’est violent, moins il y a d’infractions commises par des femmes. Sur plusieurs années, ça ne change pas énormément», commente Véronique Jaquier.

«Le seul cas qui me vient à l’esprit, c’est celui du banquier Edouard Stern», dit Joëlle Vuille à propos d’un meurtre commis ces dernières années par une femme en Suisse. En 2005, le banquier français installé à Genève, adepte de pratiques sadomasochistes, a été assassiné par sa maîtresse. «C’est dans le cercle familial, très souvent quand il y a de la violence auprès des proches.» En France, l’exemple de Jacqueline Sauvage, qui a tué son mari qui la battait depuis des années, est «un autre cas d’école». Elle a été graciée l’an dernier par le président François Hollande.

En Suisse, il y a eu quelques cas d’infanticides. «Une incendiaire internée en Suisse alémanique et une militante d’extrême gauche, Andrea Stauffacher», précise Joëlle Vuille. Celle-ci a été condamnée en 2011 à 17 mois de prison ferme pour avoir organisé des attentats à l’explosif contre deux bâtiments officiels. Les femmes incarcérées ont, en général, commis des délits liés aux stupéfiants et à leur trafic.

«Le coût social est très élevé. Souvent, on parle de mères qui sont seules et dont les enfants ont dû être placés», dit Véronique Jaquier à propos des femmes incarcérées.

«Principalement victimes de personnes qu’elles connaissent»

Victimes de violence

La deuxième partie du livre est consacrée aux femmes victimes de la délinquance, plus particulièrement de la violence domestique. Elles sont davantage victimes que les hommes. «Au sein de la famille, les femmes sont principalement victimes et principalement victimes de personnes qu’elles connaissent. Pour la femme, la personne la plus dangereuse, c’est son partenaire ou son ex-partenaire», relève Véronique Jaquier. «L’homme victime, c’est typiquement le jeune alcoolisé dans une boîte de nuit, qui se fait agresser dans une bagarre. La Suisse ne fait pas exception», renchérit Joëlle Vuille.

Il y a aujourd’hui une volonté de lutter contre la violence domestique. «De manière juridique ou avec des politiques publiques», dit Véronique Jaquier. «La Suisse s’inspire du modèle autrichien.» Il y a 20 ans, ce pays a été le premier à mettre en place un modèle d’intervention. Devenu une référence internationale, il permet à la police d’expulser les personnes auteures de violence et de prolonger leur interdiction de réintégrer le domicile commun par un dispositif de droit civil.

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux expériences professionnelles des femmes dans la justice et la police. «C’est amusant, nous avons toujours vu ça comme une profession masculine», explique Véronique Jaquier. «A partir d’assez tôt dans l’histoire, les femmes sont arrivées dans ces professions. Pour des raisons particulières, pour entourer les enfants, encadrer les femmes incarcérées.» Joëlle Vuille renchérit: «Des femmes morales, très bourgeoises.»

«Il y a des images qui restent», dit d’emblée Véronique Jaquier. «Les femmes policières sont moins fortes, les femmes juges plus empathiques.» En Suisse, en termes de police en uniforme, il y a assez peu de femmes. D’ailleurs, si l’on connaît le total de l’effectif sur le plan national, nulle statistique de répartition entre hommes et femmes n’existe. «Beaucoup plus tôt, il y a eu davantage de femmes dans la police de sûreté. En France, il y a eu une féminisation à l’envers avec le sommet de la hiérarchie d’abord», dit Véronique Jaquier.

Il y a beaucoup plus de femmes dans la magistrature. «A peu près 30%», constatent les deux chercheuses. Il y a des distinctions à faire. Les procureurs sont plutôt des hommes. «En raison des aménagements de temps. Le piquet peut être beaucoup plus difficile. Les femmes assument toujours les tâches familiales. Il y a beaucoup de femmes avocates, mais pas associées», complète Joëlle Vuille. «En médecine, on voit aussi ça. Il y a peu de femmes chirurgiens.»

La justice neuchâteloise n’échappe pas à cette formule non écrite. Dix-huit des 34 juges que comptent les tribunaux sont des femmes. Au Ministère public, par contre, on recense trois femmes parmi les 11 procureurs.

Y aurait-il des préjugés au sein des autorités judiciaires vaudoises? C’est, par le passé, un reproche formulé par les avocates de ce canton lorsqu’un avocat d’office doit être désigné. «Constamment, pour un délinquant, on choisissait un homme. Pour une victime, une femme», indique Véronique Jaquier.

INFO +

«Les femmes et la question criminelle»:

Véronique Jaquier et Joëlle Vuille, collection Questions de genre, éditions Seismo.

contexte

Chercheuses au Centre romand de recherche en criminologie de l’Université de Neuchâtel, Véronique Jaquier et Joëlle Vuille publient «Les femmes et la question criminelle». Cette somme de recherches vient combler un vide. C’est une première en langue française.


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