13.05.2017, 00:01  

L’horlogerie n’avait jamais vu ça

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La vitrine de la Red-ox, dont on peut voir les pièces et le produit fini, se trouve à l’entrée du MIH jusqu’à fin juin.

INÉDIT - Des apprentis séduisent les patrons et forcent les portes du MIH.

Autant le dire tout de suite: ça ressemble à un «feel-good movie». A la neuchâteloise, puisque l’histoire, vraie, se passe dans l’horlogerie.

En 2015, une classe d’apprentis électroplastes (les spécialistes du traitement de surface), de l’école technique du Cifom au Locle, décide de créer sa propre montre, pour immortaliser ses trois ans d’études. Ils sont dix. Deux d’entre eux ne...

Autant le dire tout de suite: ça ressemble à un «feel-good movie». A la neuchâteloise, puisque l’histoire, vraie, se passe dans l’horlogerie.

En 2015, une classe d’apprentis électroplastes (les spécialistes du traitement de surface), de l’école technique du Cifom au Locle, décide de créer sa propre montre, pour immortaliser ses trois ans d’études. Ils sont dix. Deux d’entre eux ne travaillent même pas dans la branche, mais ils sont tous «galvanisés» par le chef de projet, Avdi Gashi.

Deux ans plus tard, ils sortent et exposent l’une des cinquante montres qu’ils ont réussi à faire produire en «assemblant» neuf entreprises horlogères. Du milieu de gamme atypique.

Action caritative

L’objet est à découvrir jusqu’à fin juin à l’entrée du Musée international d’horlogerie (MIH), à La Chaux-de-Fonds, et sera admis dans les collections de l’institution (lire ci-dessous). La touche finale du projet: un chèque d’une vingtaine de milliers de francs, bientôt versé à la Fondation le petit cœur de René Prêtre.

Car le chirurgien jurassien avait opéré le fils d’Avdi Gashi à la naissance. Pas étonnant que dans cette aventure horlogère, l’on sente battre autre chose que le rythme des secondes. «Plusieurs fois j’ai cru qu’on n’y arriverait pas. Vous n’imaginez pas les centaines d’heures d’usinage pour chaque pièce... Les allers et retours d’une entreprise à l’autre pour que tout corresponde. On a fini par surmonter tous les obstacles, par trouver un patron d’accord de fabriquer les boîtiers, par exemple», raconte l’ancien cuisinier.

Red-ox. C’est le nom de cette montre mécanique sans complication, qui mélange plusieurs matériaux, dont le carbone. Car les électroplastes – on ne dit plus galvano – sont fiers de leur métier: «Le nom choisi est une référence à une réaction chimique, l’oxydoréduction, qui consiste en fait à ‘ajouter’ de la matière». Le chiffre sept est peint en rouge, pour rappeler l’année de sortie de l’objet. Le design est à l’image de l’histoire de la conception: unique. «Ce n’était pas un choix, mais une obligation. Il fallait absolument que cela ne ressemble pas à autre chose, pour une question de licences et de droits. On a voulu un produit sobre, jeune et classe en même temps. Pas facile...», admet ce spécialiste des cadrans formé chez les Fils d’Arnold Linder, aux Bois.

Chaque apprenti aura son exemplaire de la Red-ox. Chaque société participante aussi. De même que les profs du Cifom qui ont été «harcelés» de questions par les élèves. La vingtaine de montres restantes – «fabriquées le plus artisanalement possible, c’est du ‘Swiss made’» – ont été vendues à 1000 francs l’unité, dans un but exclusivement caritatif, donc.

«Le prix fixé est un sacré cadeau par rapport au coût de fabrication», lâche Avdi Gashi, sans vouloir en dire plus. L’acquéreur aura sans doute à l’esprit que le modèle est sans garantie, même si «tous les contrôles ont été effectués sérieusement».

La classe 3DEP du Cifom a tenu à concevoir une plaquette pour marquer le coup et remercier les «sponsors». «On voulait acheter certains composants avec l’argent des futures ventes. Mais nos partenaires ont accepté de tout prendre à leur charge. J’ai senti un élan de sympathie pour notre initiative. Une fois qu’il avait donné son accord, le patron nous lançait: ‘Dites-nous ce que vous voulez’. Mais c’est vrai que toutes les entreprises approchées n’ont pas joué le jeu.»

Cette expérience a changé la vision que ce jeune trentenaire avait du monde de l’entreprise: «Nous les employés, on ne se rend pas toujours compte des contraintes du patronat. J’ai découvert ce que c’est que les vraies emm...! A des moments, je ne savais plus mon nom... Chapeau aux patrons pour la façon dont ils se débrouillent pour nous donner du boulot.»

Le premier bracelet de la Red-ox a été livré mercredi dernier, la veille du discret vernissage au MIH. Avdi Gashi ne voulait pas instrumentaliser la fondation de René Prêtre, qui n’a pas été mis au courant du futur don.

Depuis aujourd’hui, le jeune papa peut enfin se concentrer sur son dernier examen pour l’obtention du CFC d’électroplaste, le 13 juin. Après ce qu’il a réalisé, ce devrait être un jeu d’enfant. «Pas sûr, je serai peut-être moins à l’aise si je ne tombe pas sur un objet horloger...» L’homme est resté modeste, en plus. Si c’était un film, ce serait le moment de balancer le générique de fin.

la red-ox restera dans les collections du musée

Au MIH, impossible de manquer la Red-ox, mise en vitrine à l’entrée du musée jusqu’à fin juin. La montre intégrera ensuite les catalogues de l’institution. «Notre politique d’acquisition nous laisse une certaine latitude dans le choix des objets», explique le conservateur du MIH, Régis Huguenin-Dumittan.

«Il ne s’agit pas d’une logique d’accumulation, mais d’exemplarité. En l’occurrence, la modernité de la Red-ox nous permet d’étoffer notre catalogue d’objets contemporains et d’enrichir notre exposition permanente qui témoigne des progrès de l’horlogerie à travers l’histoire. La volonté de conservation du patrimoine local a aussi joué un rôle non négligeable. Enfin cette pièce a une histoire originale, ce qui ne gâche rien.» En plus, une telle opération permet peut-être aussi de dépoussiérer l’image que les jeunes pourraient avoir de cette institution.

Comme avant Bâle!

On ne prétend pas qu’une grande marque horlogère ou l’autre ne leur a pas raccroché au nez... Mais ceux qui ont joué le jeu pour la Red-ox l’ont fait jusqu’au bout. «On travaille souvent avec des étudiants. Ce qui nous a plu, en l’occurrence, c’est la valeur du projet et son aspect caritatif. On a donc accepté de le faire, même dans ces délais-là. Six semaines pour la production d’un verre de montre, c’est très court», explique Patrick Vernier, directeur général chez Erma. Le même stress qu’avant Baselworld? «C’est à peu près ça», répond Laurent Berberat, commercial dans la même entreprise. «Il fallait être prêt fin avril, du coup on a mis ce projet en priorité une.»

«Pour nous, c’était une première», concède Jérôme Bouquart, directeur général chez Pibor, fabricant de couronnes. «On est parti d’un cahier des charges vierge. C’est en discutant avec Avdi Gashi qu’on a imaginé la pièce. Le dessinateur était content, il avait carte blanche. D’habitude, le client laisse peu de latitude.»

ils l’ont fait!

les apprentis Florent Ademi, Daniela Azevedo Dias,Théo Chappatte, Paolo Fasolis, Jonas Grobe, Sacha Grand-Guillaume, Charles-Henry Jacot, Grégory Léger, Yves Noble. Responsable de projet: Avdi Gashi.

les entreprises Les Fils d’Arnold Linder SA (Les Bois), GMG Composants Sàrl (Le Locle), Décotech SA (La Chaux-de-Fonds), Du Val des Bois SA (Le Noirmont), BALL Watch Company SA (La Chaux-de-Fonds), PIBOR ISO SA (Glovelier), Erma Boécourt SA (Boécourt), Brasport SA (La Chaux-de-Fonds), CAPSA SA (La Neuveville).


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